Explication sur les Kôlams

Un petit marchand de couleurs.
Ce sont ces poudres qui servent à colorier les dessins.


Je sentais sur ma jambe une main froide qui me secouait légèrement, j’ouvris les yeux, le jour commençait à peine à poindre, il devait être cinq heures du matin. Une ombre penchée sur moi me murmurait à l’oreille : « tu viens pour colorier ? » C’était Lakshmi… je me levais précipitamment en balbutiant : « j’arrive tout de suite akkaa*». La jolie musique de ses clochettes de cheville s’éloignait, elle devait aller réveiller les autres enfants de la maisonnée. Je courrais vite me débarbouiller un peu. J’entendais, de l’autre côté de la maison, Badma, Suguna, Aadi, Pushpa et les autres… l’excitation me gagnait, je courrais vers la porte d’entrée de la maison. Sur le tinnai*, de nombreux petits paquets pliés avec du papier journal étaient soigneusement rangés. Jeeva, était en train de balayer la rue devant la maison. Lakshmi, dans un seau rempli d’eau, délayait de la bouse de vache. Jeeva prit le seau et commença à asperger le sol. Les autres enfants nous avaient rejoints. Dans la rue, un peu partout, les femmes accomplissaient le même rite.

Lakshmi, vêtue d’un ravissant sari vert, prit un petit bol qui contenait une poudre blanche, elle commença à faire, sur le sol mouillé, des dizaines de points parfaitement agencés en lignes et en colonnes. Ensuite, avec une dextérité remarquable, elle commença à faire couler la poudre entre le pouce et l’index formant une ligne blanche qui se transformait peu à peu en arabesques extraordinaires ! Nous, les enfants, nous étions fascinés par la grâce et la facilité avec laquelle elle réalisait ces dessins. En quelques minutes elle avait fini son œuvre ! C’était un superbe mandala de plus deux mètres d’envergure, formé de fleurs et d’oiseaux ! Je regardais la voisine qui réalisait aussi un très beau dessin, complètement différent de celui de Lakshmi, représentant un paon faisant la roue ! En face de chez nous, notre voisine Meena faisait un dessin abstrait et impressionnant composé d’entrelacs !

La belle Jeeva, qui portait un demi sari jaune sur une longue jupe rouge et haut de même couleur, commençait à ouvrir les petits paquets. C’était des poudres de couleurs ! rouge, jaune, vert, fuchsia, mauve… il y avait une dizaines de couleurs différentes !

Lakshmi, qui avait terminé son dessin, l’inspectait avec attention. Jeeva s’approcha d’elle et elles étudièrent ensemble la phase finale.

Lakshmi, s’adressa enfin à nous… « Prançois » (tous, avaient du mal à prononcer le « F ») toi tu prends le fuchsia et tu colories les pétales des fleurs qui sont à l’extérieur, toi Badma tu prends le vert tendre et tu t’occupes des feuilles allongées, toi Pushpa … etc.
Celles qui vivent côté cour, font leurs kôlams devant leur porte, dans la cour.


Nous étions fiers de la mission qu’elle nous confiait. Je regardais la voisine, entourée de quelques enfants, eux-mêmes d’ailleurs nos copains. Ils commençaient à colorier le magnifique paon. J’avais un peu peur que leur dessin soit, au final, plus beau que le nôtre. Je me mis au travail avec les autres ; nous commencions à saupoudrer, chacun avec sa couleur, les petites surfaces qui nous étaient désignées.

Nous étions tous très concentrés. Jeeva et Lakshmi surveillaient de près notre travail. Suguna s’était trompée de feuille, elle avait colorié en vert tendre une feuille qui devait être en vert foncé ! Lakshmi lui ayant décoché une petite taloche dit énergiquement : «recouvre-la de vert foncé» Suguna s’exécuta. Le saupoudrage de vert foncé sur le vert tendre donna un très bel effet inattendu ! Jeeva et Lakshmi trouvaient ça pas mal, du coup, elles demandèrent à Suguna d’appliquer cette nouvelle technique à toutes les feuilles allongées !
En face de chez nous Meena avançait à grands pas avec ses entrelacs, elle était seule et coloriait elle-même !

Le soleil commençait timidement à étendre ses rayons.
Dans notre rue, ces dessins, qu’on appelle des Kôlams, resplendissaient. L’énorme roue du paon de notre voisine était admirable, mais le Kôlam de Lakshmi, nous semblait-il, était d’une plus grande beauté ! Le sourire de satisfaction que nous lisions sur les beaux visages de Lakshmi et de Jeeva nous remplissait de joie. Lakshmi prit enfin un peu de bouse de vache, fit une boulette qu’elle plaça au milieu de son Kôlam. Jeeva remplit une fleur de potiron avec du lait et la déposa sur la boulette, c'était le point final !

« Vous avez fait du beau travail !» Lakshmi et Jeeva nous donnèrent de petites tapes affectueuses sur la joue et rentrèrent dans la maison laissant derrière elles des effluves de santal et de jasmin…
A l'époque j'ignorais le sens de ces Kôlams, mais leur souvenir reste à jamais dessiné dans mon cœur. J'ai encore, je ne sais plus si c'est dans ma tête ou dans mon cœur, le parfum de jasmin et de santal.

François Casimir

*akkaa : grande sœur en Tamoul
*tinnai : véranda devant les maisons typiques du sud


Kôlam dans la rue,
art éphémère qui disparaîtra dans la matinée…


Les kôlams sont des dessins que font les femmes indiennes dans les rues. Au sud de l’Inde, dans le pays tamoul, tous les jours avant le lever du soleil, beaucoup de femmes indiennes balayent la rue devant l’entrée de leur maison.
Elles dessinent des motifs géométriques à base de fleurs, avec une poudre blanche ; elles commencent par faire des points qu’elles relient entre eux pour former des dessins de grande envergure (2 à 3 m).

Kôlam veut dire la destinée, tout ce qui se passe dans le cosmos, ce qui permet toutes les inspirations de fleurs extraordinaires, en fonction de l’humeur de la femme. Pendant la mauvaise saison, certaines femmes utilisent de la poudre de riz pour nourrir insectes et oiseaux. Elles déposent alors, au centre du dessin, une fleur de potiron large et creuse dans laquelle elles versent du lait pour permettre aux oiseaux de s’y désaltérer.

Il n’y a pas d’âge, ni de caste ni de religion, pour faire les kôlams

C’est avec beaucoup de grâce, et sans aucun appareil, que les femmes font les kôlams

Pendant la saison des fêtes, particulièrement lors de la fête de Pongal, de la moisson et celle de la vache : les 14, 15 et 16 janvier, elles colorient ces dessins. Femmes et enfants se lèvent avant le jour pour participer à l’élaboration de ces œuvres aux tons éclatants qui vont tapisser les rues et faire l’objet d’une compétition entre les maisons, entre les familles.

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